Le Quotidien du 26 septembre 2025 : Actualité judiciaire

[A la une] À la barre, le philosophe Raphaël Enthoven maintient que La France insoumise est un parti « passionnément antisémite »

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par Axel Valard

le 25 Septembre 2025

Nichée au fond d’un couloir, au quatrième étage du tribunal judiciaire de Paris, la 17e chambre ne ressemble à aucune autre. Une spécificité due aux affaires qu’elle traite (les délits dits « de presse ») et au public concerné. Mardi 23 septembre, c’est toute la rédaction du magazine Franc-Tireur qui a ainsi investi ses bancs blanc immaculé. L’écrivaine Tristane Banon. Le journaliste Philippe Val... Tous serrés et concentrés pour soutenir l’un des leurs : Raphaël Enthoven.

Le philosophe était en effet cité à comparaître directement par La France insoumise pour un message posté sur X, le 1er mai 2024. Post dans lequel il qualifiait LFI de parti « passionnément antisémite » et ses membres de « cons » et de « déficients ». Une « injure publique » selon le parti de Manuel Bompard et Jean-Luc Mélenchon qui avait donc saisi la justice.

Pour bien comprendre l’affaire, il faut en réalité remonter au 1er mai 2024 dans les rues de Saint-Étienne (Loire). A l’époque, Raphaël Glucksmann se rend sur place pour battre le pavé avec les travailleurs. Mais il est pris à parti. Jets de peinture, insultes… Le patron de Place Publique est contraint de quitter les lieux sous les invectives. Quelques heures plus tard, en guise de soutien, Raphaël Enthoven publie donc son tweet au vitriol, mettant en cause La France insoumise.

« L’antisémitisme d’atmosphère » en question.

Voilà ce qui l’a donc amené dans cette belle chambre du tribunal de Paris, mardi 23 septembre. Avec un certain « appétit » comme il l’a lui-même déclaré avant l’ouverture des débats. Et pour cause : renversant la prévention, le philosophe et son avocat Richard Malka ont profité de l’audience pour faire le procès en antisémitisme de LFI.

Et ils n’avaient pas lésiné sur les moyens en convoquant trois témoins chargés de porter l’accusation à la barre. Car Raphaël Enthoven ne regrette pas un mot de son tweet. « J’ai dit ce que j’avais besoin de dire, attaque-t-il ainsi à la barre. J’ai jugé ça nécessaire ! » Nécessaire ? Mais pourquoi donc ? Quittant le feuillet de notes qu’il avait, au préalable, posé sur le pupitre, celui qui est aussi journaliste s’est lancé dans une grande démonstration de ce qu’il appelle « l’antisémitisme d’atmosphère », « l’antisémitisme d’ambiance ».

Selon lui, les messages diffusés régulièrement par les membres de LFI sont antisémites. « Prenez Jean-Luc Mélenchon, assène-t-il. Lorsqu’il accuse Yaël Braun Pivet [la présidente de l’Assemblée nationale] d’aller ‘camper à Tel Aviv’, il ne fait rien d’autre que de reprendre les mots d’Édouard Drumont, l’écrivain antisémite. Les mots de Jean-Luc Mélenchon ne sont pas attaquables en justice. Mais ils sont antisémites... » Devant des magistrats pourtant rodés à l’exercice, il se fend même d’un autre exemple beaucoup plus terre-à-terre : « Quand vous tweetez sur les juifs en accompagnant votre message d’une pizza cuite au four, vous faites référence à la Shoah. » Et le philosophe de détailler la mission qu’il s’est assignée : « Débusquer et combattre ces messages dans l’opinion ».

L’édit de Caracalla et les « dragons célestes » de One Piece.

Avocat de La France insoumise à l’origine de la procédure, Matthieu Davy a bien tenté de recentrer les débats, en remontant à l’origine du litige. « L’agression de Raphaël Glucksmann a été revendiquée par les Jeunes communistes de la Loire. Pas par les membres de LFI. S’en prendre à eux sur cette base-là est donc totalement hors-sujet ».

Non. Pas pour Raphaël Enthoven. Reconnaissant qu’il ne connaissait pas « le CV de ces gauchistes », le philosophe a maintenu ses propos, en expliquant que ceux qui sont passés à l’action ce jour-là, l’ont fait avec le discours ambiant porté par l’extrême-gauche en général et la France insoumise en particulier. « On le sait. Les discours qui préparent les actions violentes sont la base de ces actions, lâche-t-il. Ça vaut pour l’extrême-droite. Ça vaut pour l’extrême-gauche aussi ».

Au-delà de l’aspect purement politique, idéologique même, et factuel qui consiste à savoir qui a commencé à attaquer l’autre, l’idée du tribunal est de savoir si les propos incriminés constituent une « injure » ou une « opinion » portée dans un contexte. C’est là que les trois témoins sont intervenus.

D’abord Jonathan Arfi, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) qui a déploré la hausse des agressions antisémites sur notre sol depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque du Hamas sur Israël. Puis Paul Salmona, historien et directeur du musée juif de France, qui a rappelé l’édit de Caracalla de 212, cité La pensée triste de Spinoza et évoqué La recherche du temps perdu de Proust pour appuyer son propos. Avant que Rudy Reichstadt, spécialiste des complotismes, n’évoque, lui, les « dragons célestes » du manga One Piece.

L’enjeu est plus politique que judiciaire.

Quatre bonnes heures de débats de haute tenue donc avant que les avocats des deux partis n’entrent en piste. D’abord Matthieu Davy qui a demandé au tribunal de considérer simplement les choses : « On ne peut pas qualifier quelqu’un d’antisémite. De passionnément antisémite aujourd’hui, comme ça. » Et puis Richard Malka qui, en un peu plus d’une heure, a expliqué que dans ce dossier, c’était un peu l’hôpital qui se moquait de la charité en citant tous les messages violents, à ses yeux, postés à longueur de journée par les représentants de La France insoumise.

Au-delà de la peine d’amende encourue (12 000 euros) par Raphaël Enthoven et des dommages-intérêts réclamés par LFI (10 000 euros), l’enjeu ici est surtout politique. Si le tribunal décide de relaxer Raphaël Enthoven aux fins de la poursuite, chacun pourra librement qualifier La France insoumise de « parti antisémite » à l’avenir. Si cela est fait dans un contexte politique. Voilà qui ne devrait pas manquer de faire réfléchir les autres partis. Au premier rang desquels les partenaires habituels de la gauche (socialistes, écologistes, communistes). Le jugement sera rendu le 6 novembre.

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