Le Quotidien du 24 juillet 2025 : Éditorial

[A la une] Face à l’urgence de la surpopulation carcérale, les incantations et l’improvisation ne suffisent plus

Lecture: 6 min

N2706B3M

Citer l'article

Créer un lien vers ce contenu

[A la une] Face à l’urgence de la surpopulation carcérale, les incantations et l’improvisation ne suffisent plus. Lire en ligne : https://www.lexbase.fr/article-juridique/121918276-a-la-une-face-a-lurgence-de-la-surpopulation-carcerale-les-incantations-et-limprovisation-ne-suffise
Copier

par Benjamin Monnery, Maître de conférences en économie à l’Université Paris Nanterre, chercheur à EconomiX (CNRS), fondateur de l’Observatoire des disparités dans la justice pénale

le 05 Août 2025

Le constat est désormais largement connu : nos prisons débordent. Au 1er juillet 2025, on compte 85 000 détenus pour 63 000 places, et déjà près de 6 000 matelas au sol.

Si les détenus subissent directement les effets néfastes de cette surpopulation (promiscuité, tensions entre codétenus, moindre accès aux activités, etc.), nos 30 000 surveillants pénitentiaires sont également en première ligne : la détention est bien plus difficile à « gérer », les menaces et violences contre les personnels sont plus fréquentes, et leur travail perd beaucoup de son sens… Des conditions de travail d’autant plus difficiles que près de 10 % des postes de surveillants sont vacants alors même que le calcul des effectifs est basé uniquement sur la capacité opérationnelle des établissements, et non sur le nombre réel de détenus hébergés.

La société toute entière est perdante également : l’indignité de nos prisons surpeuplées entraîne des condamnations régulières de l’Etat par la justice administrative et européenne (près de 50 établissements ont déjà été visés) ; elle réduit aussi les chances de réinsertion des condamnés, et alimente les effets de pairs criminogènes entre codétenus, le passé pénal des uns favorisant la récidive des autres.

Une inflation carcérale intenable. Si le problème de la surpopulation carcérale est chronique en France depuis plusieurs décennies, la situation actuelle n’a en réalité rien d’habituel : depuis janvier 2024, nos 185 prisons accueillent en moyenne 500 détenus de plus par mois. C’est l’équivalent d’un établissement de taille standard à construire chaque mois… quand on peine à en ouvrir plus de 2 par an ! L’inflation carcérale actuelle est presque dix fois plus rapide que la hausse régulière que l’on a connue durant la décennie 2010-2020.

Cette situation critique ne s’explique d’ailleurs pas par une hausse des incarcérations qui seraient décidées par les magistrats face à une flambée de la délinquance : le nombre de peines d’emprisonnement ferme prononcées en 2024 – 129 000 – est même inférieur à celui observé en 2019. Elle s’explique quasi-exclusivement par un net allongement des durées des peines fermes qui atteignent désormais 10,5 mois en moyenne contre 8,6 mois en 2019 (soit +21 % en 5 ans), probablement par un effet de contournement des réformes pénales récentes (réforme du bloc-peines en 2020, des réductions de peines en 2023). C’est cet allongement continu des durées de détention qui rend aujourd’hui la situation intenable.

Trop d’échecs et d’improvisation. Jusqu’à présent, toutes les tentatives des pouvoirs publics pour limiter la surpopulation ont échoué – certaines ont même aggravé la situation par des effets pervers mal anticipés.

Depuis son arrivée place Vendôme, le nouveau garde des Sceaux traite avec légèreté ce sujet. En mars, Gérald Darmanin avait d’abord indiqué que « nous avons plus de 19 000 détenus étrangers […]. Le calcul est simple : si ces étrangers, ou même une partie d’entre eux, purgeaient leur peine dans leur pays, nous n’aurions plus de problème de surpopulation carcérale ». Or, sans même parler des nombreux obstacles juridiques et diplomatiques, comment accepter que des personnes condamnées par notre justice pour des faits commis en France exécutent leur peine à l’étranger, si éloignées du regard de la société et des victimes ?

Depuis, les annonces gouvernementales pour 2026-2027 s’accumulent – prisons low-cost en préfabriqué, locations de cellules à l’Espagne, réhabilitations d’EHPAD ou d’hôtels – mais partagent les mêmes faiblesses : bien trop peu (par rapport au déséquilibre de 22 000 détenus à héberger), bien trop tard (par rapport à l’urgence quotidienne dans nos établissements). Le fameux « Programme 15 000 », censé aboutir à 15 000 nouvelles places entre 2018 et 2027, est un échec cuisant : il permettra probablement d’en livrer moitié moins, faute de terrains et de budgets. Il faut dire que chaque place de prison coûte à l’État près de 400 000 euros à construire, puis environ 50 000 euros par an en frais de fonctionnement…

La régulation carcérale comme seule solution à court terme. On le voit bien, l’approche actuelle faite de réformes mal conçues, d’annonces improvisées et d’incantations contradictoires en matière de politique pénale, n’est pas adaptée aux enjeux et à l’urgence de la situation. Un large consensus est désormais bien établi entre professionnels, magistrats, associations et chercheurs : la seule solution à court terme passe par une régulation carcérale.

Afin d’être vraiment efficace et d’arrêter de faire reposer la responsabilité des libérations anticipées sur les seules épaules des juges d’application des peines, le mécanisme de régulation carcérale devra être national et contraignant. Au-delà d’un certain seuil de densité carcérale dans un établissement (100 %, 120 % ou même 150 %), toute nouvelle incarcération se ferait en parallèle de la libération du détenu le plus proche de sa fin de peine (hors exceptions pour des profils de condamnés spécifiques).

Un tel mécanisme aurait l’avantage de produire des résultats très rapides en termes de baisse de la surpopulation, et d’adapter la durée d’exécution des peines à la réalité concrète des conditions de détention. Celles-ci sont relativement satisfaisantes dans certains établissements (en centre de détention par exemple) et très dégradées dans d’autres (les maisons d’arrêt surpeuplées). En raccourcissant de quelques semaines ou quelques mois les durées d’emprisonnement, la situation redeviendrait rapidement plus respirable pour beaucoup de détenus et de surveillants – même si la surpopulation ne disparaitra pas totalement en un coup de baguette magique bien sûr. À titre d’illustration, au 1er juillet 2025, 2 800 détenus ont un reliquat de moins d’un mois de prison à purger, et environ 5 000 supplémentaires moins de 3 mois…

En préparant bien ces libérations anticipées et en assurant un suivi effectif des détenus par les SPIP à leur sortie, les conséquences en matière de récidive pourraient être tout à fait maitrisées, comme ont pu le montrer les exemples plus ou moins récents de l’Italie, du Royaume-Uni, voire de la France pendant l’épidémie de Covid-19.

Faute de volonté du ministre de la Justice pour aller dans cette voie en période pré-électorale, ce sont les députés de la Commission des Lois qui auront bientôt à se prononcer sur ce sujet, avec une proposition de loi annoncée par leur président pour la rentrée… L’esprit de responsabilité viendra-t-il des parlementaires ?

newsid:492706

Cookies juridiques

Considérant en premier lieu que le site requiert le consentement de l'utilisateur pour l'usage des cookies; Considérant en second lieu qu'une navigation sans cookies, c'est comme naviguer sans boussole; Considérant enfin que lesdits cookies n'ont d'autre utilité que l'optimisation de votre expérience en ligne; Par ces motifs, la Cour vous invite à les autoriser pour votre propre confort en ligne.

En savoir plus