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par Axel Valard
le 06 Novembre 2025
« C’est le procès de l’année. Peut-être même de la décennie ! », s’emballe une avocate présente dans le dossier. Il faut dire que l’audience qui s’est ouverte, mardi 4 novembre, au tribunal judiciaire de Paris est totalement inédite. Sur le banc des prévenus, on trouve une multinationale et ses principaux anciens cadres dirigeants. Accusés d’avoir financé le terrorisme qui a secoué la Syrie et, par ricochets, la planète toute entière, il y a une grosse dizaine d’années. À l’exception d’un prévenu visé par un mandat d’arrêt et absent, ils ont tous été appelés à la barre par la présidente de l’audience Isabelle Prévost-Déprez lors d’une première après-midi consacrée à des questions de procédure.
Avalé par le géant suisse Holcim en 2015, le cimentier Lafarge et cinq de ses anciens responsables, dont son ex-PDG, comparaissent en effet, soupçonnés d’avoir payé des groupes djihadistes, dont le groupe État islamique, en Syrie jusqu’en 2014 dans le but de pouvoir maintenir une de ses usines en activité. Le tout camouflé par de prétendues notes de frais.
Pour comprendre cette affaire, il faut remonter en réalité à l’année 2010. À cette date, Lafarge inaugure sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord de la Syrie. La société a investi 680 millions d’euros dans la structure. Sauf que deux ans plus tard, le groupe État islamique commence à mettre la main sur le pays, en terrorisant la population. Les principales multinationales quittent alors le pays. Mais Lafarge, lui, n’évacue, cette année-là, que ses employés de nationalité étrangère. Il maintient l’activité de ses salariés syriens jusqu’en 2014. Jusqu’au moment où l’État islamique prend carrément le contrôle de l’usine...
« Violations du code de conduite », selon une enquête interne.
La prévention visée dans l’ordonnance de renvoi court ainsi de 2012 à 2014. Soit le laps de temps où Lafarge aurait justement rémunéré des intermédiaires pour pouvoir s’approvisionner en matières premières auprès de Daesh et d’autres groupes terroristes gravitant autour de lui. Et surtout pour que ces groupes facilitent la circulation des personnes. Et notamment des salariés qui ont témoigné de ce qu’ils ont enduré entre passages de checkpoints compliqués, enlèvements et menaces permanentes… L’enquête avait été ouverte en 2017 à Paris après des révélations dans les médias et deux plaintes dont une d’associations ayant justement regroupé certains des salariés concernés.
Issu de la fusion de 2015, le groupe Holcim a toujours pris soin de préciser qu’il n’avait rien à voir avec les faits antérieurs qui valent aujourd’hui aux anciens responsables de comparaître. Mieux, il avait lancé une enquête interne qui avait conclu, en 2017, à des « violations du code de conduite de Lafarge », selon le vocable usuel en pareilles circonstances dans les grands groupes internationaux.
Le rôle des services secrets en question
Surtout, Lafarge avait décidé de plaider coupable, aux États-Unis en 2022. Reconnaissant avoir versé à l’État islamique et à son satellite d’alors, Jabhat-al-Nosra, près de 6 millions de dollars pour maintenir son activité. Pour cela, les États-Unis l’avaient condamné à régler une amende de 778 millions de dollars.
Une décision qui pèse lourd aujourd’hui dans la procédure française. Car elle reconnaît implicitement la responsabilité des prévenus actuels. À commencer par Bruno Lafont, l’ancien PDG, qui conteste, lui, avoir été informé du paiement des groupes terroristes. Selon ses avocats, ce plaider-coupable est une « atteinte grave à la présomption d’innocence » qui n’avait pour but que de « préserver les intérêts économiques du groupe ». Et d’ajouter que le procès qui vient de s’ouvrir permettra justement d’éclairer plusieurs « zones d’ombre », comme le rôle des services secrets dans ce dossier.
Les juges d’instruction se sont, pourtant, longuement intéressés à cela. Et au final, ils ont, certes, reconnu qu’il y avait eu des échanges entre les responsables sûreté de Lafarge et les services secrets français sur la situation autour du site de Jalabiya. Mais pour eux, cela ne démontre « absolument pas la validation par l’État français des pratiques de financement d’entités terroristes mises en place par Lafarge en Syrie ».
Dans ce volet du dossier, Lafarge encourt jusqu’à 1,125 million d’euros d’amende pour le financement du terrorisme. Et pour la violation de l’embargo économique, l’amende pourrait atteindre jusqu’à dix fois le montant de l’infraction qui sera retenu, au final, par la justice. Sans oublier le plus grave : dans un autre volet de l’affaire, le groupe cimentier est mis en examen pour « crime contre l’Humanité » et risque, à terme, un procès tout aussi désastreux pour son image.
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