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par Axel Valard
le 14 Avril 2026
Après quatre heures de lecture un peu monotone, la phrase a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le prétoire : « Messieurs les policiers. Veuillez procéder à l’arrestation de Monsieur Lafont et de Monsieur Herrault… ». Dans un délibéré cinglant, le tribunal judiciaire de Paris a estimé, lundi 13 avril, que l’ancien cimentier français Lafarge (avalé depuis par son concurrent suisse, Holcim) avait bien financé trois organisations terroristes entre 2013 et 2014 afin de pouvoir maintenir l’activité d’une de ses usines située à Jalabiya, dans le nord de la Syrie.
En conséquence, le tribunal a prononcé des peines lourdes à l’encontre des huit prévenus dans ce dossier. Allant au-delà des réquisitions du parquet national antiterroriste (Pnat), elle a ainsi décerné un mandat de dépôt, à l’audience, à l’encontre de Bruno Lafont, ex-PDG du groupe, ainsi qu’à Christian Herrault, son ancien bras droit. Incarcérés immédiatement après l’audience, ils dorment depuis à la prison de la Santé à Paris.
« Les fonds se sont transformés en explosifs »
Présidé par Isabelle Prévost-Desprez, le tribunal a jugé que le groupe Lafarge avait versé environ 5,6 millions d’euros à trois groupes djihadistes entre 2013 et 2014 dans le but de pouvoir continuer à produire du ciment et à se positionner comme un acteur incontournable lors de la reconstruction du pays. Prise d’assaut par le groupe « État islamique », l’usine avait fini par fermer en 2014.
« Les fonds [transmis aux groupes terroristes] se sont transformés en kalachnikovs et en explosifs », a tonné la présidente du tribunal, au milieu de son délibéré, après avoir rappelé la longue liste des attentats perpétrés en Europe à la même période. « Les prévenus étaient totalement indifférents à l’utilisation de ces fonds ».
Dénonçant la stratégie de défense des principaux prévenus, confinant parfois « à l’absurde », le tribunal a estimé que Lafarge n’avait pas été victime d’un « racket », comme ils l’ont prétendu à l’audience. « Il s’agissait bien d’accords commerciaux avec les trois entités terroristes afin de neutraliser la concurrence ». Expliquant que la démarche avait permis d’éviter l’import de ciment turc en Syrie, le tribunal a jugé que Lafarge souhaitait ainsi se placer « en situation de monopole » sur place, en vue de la reconstruction du pays.
Deux amendes pour le groupe Lafarge, personne morale
Égrainant les responsabilités des uns et des autres d’une voix glaciale, Isabelle Prévost-Desprez a eu des mots extrêmement durs à l’encontre de Bruno Lafont, ancien PDG du groupe, qui a nié, lors de l’audience, avoir eu connaissance du transfert des fonds. Celui-ci avait expliqué qu’il n’avait pas, en raison de ses fonctions, le temps de lire les nombreux mails qu’il recevait. Mais aussi les comptes rendus du Comité Sécurité sur le sujet. « On ne sait pas s’il a seulement ouvert les enveloppes contenant ces comptes rendus ou s’il les a jetées directement dans la poubelle », a ainsi taclé la magistrate avant d’annoncer, donc, une peine de six ans de prison assortie d’un mandat de dépôt.
Elle a réservé le même sort à Christian Herrault, ancien bras droit de Bruno Lafont, en lui décernant une peine de cinq ans de prison. Le tribunal a également prononcé des peines allant de 18 mois de prison pour un gestionnaire de sûreté norvégien de Lafarge à sept ans de prison pour un intermédiaire syrien, aujourd’hui en fuite et qui gérait les rapports et les paiements aux groupes djihadistes.
Pour avoir établi « un véritable partenariat commercial avec l’État islamique », l’entreprise Lafarge en qualité de personne morale a été condamnée à l’amende maximale de 1,125 million d’euros et à payer solidairement avec les prévenus une amende douanière de 4,57 millions d’euros pour le « non-respect des sanctions financières ».
Estomaqués par les mandats de dépôt décernés, les avocats de Bruno Lafont et de Christian Herrault ont immédiatement annoncé leur intention de faire appel de ce jugement. Et de déposer des demandes de mises en liberté pour leurs clients en col blanc, désormais derrière les barreaux.
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