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par Axel Valard
le 06 Octobre 2025
À l’origine, c’est un procès qui devait durer une demi-journée. Et puis, le tribunal judiciaire de Paris a convenu qu’il serait préférable de lui consacrer une journée entière. Mais, las dans tous les sens du terme, les magistrats de la 31e chambre n’ont pas eu d’autre choix, vendredi 3 octobre vers 1h30 du matin, que d’ordonner la poursuite des débats à une date ultérieure, en se rappelant que cette audience avait tout de même démarré la veille, à 9h30. Soit seize heures plus tôt... Il faudra donc y retourner le vendredi 24 octobre prochain.
Et pourtant, au cœur des débats, il n’y a qu’une séquence de quelques secondes. Mais quelle séquence ! Un bout de vidéo où l’on voit Gérard Depardieu, dans un haras en Corée du Nord, en train de tenir des propos abjects à l’égard des femmes, et peut-être d’une fillette d’une dizaine d’années. Et c’est tout l’objet de ce dossier. Près de deux ans après sa diffusion, le numéro de l’émission « Complément d’enquête » consacré au « monstre sacré du cinéma », comme certains l’appellent encore, n’en finit plus de faire polémique.
Intitulé La chute de l’ogre, ce reportage montre donc l’acteur des Valseuses en train de sexualiser une petite fille, selon les journalistes qui en sont à l’origine : « Si jamais il galope, elle jouit », dit-il d’abord. « C’est bien ma fifille, continue… Tu vois ? Elle se gratte là », poursuit-il alors que la jeune fille effectue des tours de poney sous ses yeux. « Truquage », tonne Jérémie Assous, l’avocat de l’acteur à l’origine de la procédure.
Convaincu que cette émission a « tué socialement » son client, l’avocat a fait citer directement en justice la société de production, Hikari, pour les délits de « travail dissimulé », « abus de confiance » et donc, surtout « montage illicite ». Dans le camp adverse, on a répliqué par une citation en « dénonciation calomnieuse ».
Une « œuvre de fiction » ou un vrai reportage ?
Ambiance électrique dans la petite salle 4.04 du tribunal judiciaire de Paris dès le début de l’audience. À coups d’exception de nullité et de conclusions tardives, les invectives fusent. « C’est idiot, balance Jérémie Assous à l’attention de ses contradicteurs qui viennent de développer un point de droit. Peut-être pas en première année, mais c’est une notion qu’on apprend en deuxième année ! » Christophe Bigot, l’un des avocats des journalistes, monte au créneau : « Madame la présidente. Il vient de traiter mon confrère d’idiot. On connaît les méthodes. Je vous demande de tenir cette audience, de faire la police ! ».
Après d’autres échanges d’amabilité, le cœur du dossier est finalement abordé en début d’après-midi. Jérémie Assous, et son confrère Édouard Bodéré, débutent en développant le fait que les images étaient tournées dans le but d’en faire une « œuvre de fiction ». Comment, dès lors, peut-on reprocher à Gérard Depardieu d’avoir tenu ces propos ? « C’est comme si on attaquait Benoît Poelvoorde pour sa phrase dans C’est arrivé près de chez vous : ‘Dans dix ans, elle sucera des bites comme sa mère !’ », lâche Jérémie Assous.
Mais l’avocat a prévu le coup. Quand bien même le tribunal considérerait que ces images sont bien le reflet de la réalité, Jérémie Assous se lance dans une grande démonstration pour tenter de montrer que son client ne visait pas une fillette mais une cavalière adulte avec ses propos orduriers. L’enjeu est capital, selon lui. « Il y a des délits qui vous tuent. Il y a dix ans, c’était l’antisémitisme ! Aujourd’hui, c’est la pédophilie ! », assène-t-il.
Et à la barre d’avancer des planches photographiques destinées à montrer que son client ne visait pas la fillette. Et de faire les cent pas dans le prétoire pour montrer les positions des uns et des autres lors de la sèche litigieuse, sous les yeux d’un tribunal qui semblait un peu perdu…
« C’est Gérard Depardieu qui s’est tué lui-même... »
Après trois heures épuisantes, c’est Tristan Waleckx qui lui succède la barre. Journaliste-présentateur de l’émission incriminée et représentant de France Télévisions dans cette procédure, il n’a pas peur. Un peu brouillon mais toujours avec le sourire dans la voix, il démonte point par point les éléments avancés par l’avocat juste avant lui.
« On vous dit qu’on a tué socialement Gérard Depardieu. Mais c’est lui qui s’est tué lui-même en tenant ces propos ! En validant, finalement, tout ce que les femmes dénoncent depuis des années. Nous avons fait un travail équilibré. Il y a douze minutes de témoignage contre Gérard Depardieu. Et vingt minutes en sa faveur. Quant à la scène du haras, elle est fidèle à ce qu’il s’est passé ».
Pour le démontrer, le journaliste et ses équipes ont préparé un film d’une vingtaine de minutes. Une modélisation en trois dimensions de toute la scène. Après moult péripéties techniques, le tribunal parvient enfin à la visionner. Et il est vrai que sa projection semble donner raison aux journalistes.
Toujours aussi insondables, les trois membres du tribunal écoutent les plaidoiries des uns et des autres et referment le dossier consacré au « montage illicite ». Ne reste plus qu’à examiner l’accusation de « dénonciation calomnieuse », cette fois-ci portée à l’encontre de Gérard Depardieu. Ce sera donc le 24 octobre, à partir de 13h30 avec des débats qui s’annoncent encore une fois tendus. La décision de la 31e chambre devrait ensuite être mise en délibéré.
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